Nous avons pris connaissance des résultats actuels des recherches conduites par les historiens sur le Jésus de l'histoire.
Les recherches sur le Jésus historique, commencées il y.a deux siècles, ne sont pas terminées mais quelques résultats semblent
acquis. Il existe s'ur Jésus un nombre considérable de données historiques, surtout des témoignages de ceux qui, l'ayant vu ou
ayant vu ceux qui l'avaient vu, ont cru en lui et ont enseigné sa résurrection. Ces données sont très crédibles et utiles pour
ceux qui se mettent sur le chemin du Christ ayant été touchés par une révélation. Mais le nombre des faits historiques qu'il est
possible d'en dégager avec certitude sur Jésus se comptent sur les doigts d'une main. L'existence de l'homme Jésus n'est plus
vraiment mise en doute par personne (elle l'a été), il est acquis qu'il était doué d'une formidable capacité de bouleverser les
vies, mais cet homme, inclassable insaisissable totalement original et hors de la logique du monde, qui n'a laissé aucun écrit,
échappe à l'historien. Il échappe donc également à tous ceux qui voudraient s'en emparer pour démontrer rationnellement la
validité de leur foi par un raisonnement du type: « regardez, il a guéri les aveugles ». Ces récits de miracles soutiennent la
foi déjà-là mais aucun de ces miracles n'a le statut de fait historique. Ce qui est certainement dérangeant pour certaines familles
d'esprit, mais qui nous est apparu comme un des atouts fondamentaux de la réussite de la révélation chrétienne: Paul annonce
«Christ mort et ressuscité », qui lui est apparu sur le chemin de Damas, et c'est le noyau dur du Christianisme, scandale et
folie, mais indestructible; du Jésus de l'histoire on ne trouve presque rien dans ses épîtres.
De toutes ces données ressort cependant un fait historique, à savoir que très tôt après sa mort des récits de miracles de Jésus
ont circulé par écrit. Pas de fumée sans feu. Il est certain que Jésus, de façon souveraine et à contre pied des attentes routinières,
libérait de ses chaînes celui ou celle qu'il avait devant lui sur son chemin, aussi diverses que soient ces chaînes, et que les
personnes présentes en furent frappées pour le restant de leur vie.
Les historiens ont attiré notre attention sur la multiplicité des courants annonçant la Bonne Nouvelle du Christ dès le lendemain
de la Pentecôte. Les tentatives de rassemblement unitaire n'ont pas pu empêcher cet émiettement. Ces courants ont eu des succès
très différenciés. Au début du deuxième siècle dans l'empire romain ne subsistait plus que le courant qui s'était distancié
radicalement du judaïsme, issu de Pierre, Paul, Jean, et c'est celui là qui au 4ème siècle devint religion d'état. Les courants
judéo-chrétiens ont subsisté un certain temps en Palestine et ont eu des descendances dans le monde oriental au delà de l'empire
romain jusqu'aux Indes et enfin en Asie Centrale.
Les historiens du monde juif ancien ont attiré notre attention sur la diaspora juive. Au premier siècle pas une ville grande ou
petite du monde habité qui n'ait compté en ses murs une communauté juive active depuis des siècles, restée en liaison rituelle
étroite avec les Autorités du Temple à Jérusalem, ceci en plein accord avec les autorités romaines et même avec leur soutien.
Cette diaspora, constituait un réseau de diffusion des informations aussi efficace que peut l'être internet de nos jours. Lorsque
Jésus envoie ses disciples aux extrémités du monde, il ne s'agit pas d'une formule de rhétorique, et il ne leur demande rien
d'impossible. En suivant les routes terrestres et maritimes habituelles aux commerçants et aux pèlerins juifs, les disciples
étaient assurés de trouver à chaque étape l'hospitalité d'une communauté prête à les accueillir et ravie de les inviter à prendre
la parole dans leur salle commune de réunion, (autrement dit dans leur synagogue), au jour du sabbat et de discuter avec eux des
dernières nouvelles. La diaspora juive a été l'un des facteurs de la réussite de l'implantation initiale du Christianisme dans
tout l'empire et même bien au delà. A la fin du 1er siècle l'empire compte vraisemblablement quelques dizaines de milliers de
chrétiens. Ce qui fut suffisant pour que deux siècles plus tard tous les rouages de l'empire soient infiltrés par des chrétiens
prêts à tous les combats de la foi, leur nombre est alors estimé à cinq millions.
En ce qui concerne les mécanismes de pénétration dans l’empire, nous avons repéré trois voies, la voie par le bas, la voie
par le haut et la voie dans l’épaisseur.
Par la voie par le bas nous entendons la conquête des milieux populaires,
en particulier des esclaves, des non citoyens qui n’avaient pas de statut légal, mais qui remplissaient non seulement des
fonctions subalternes mais aussi des fonctions clé dans tous les secteurs de l’économie et de l’administration ; et aussi
des femmes, qui trouvaient dans l’église un champ d’initiatives que la société romaine ne leur accordait pas, femmes qui
ne manquaient pas de transmettre leurs valeurs à leurs progéniture, et aux enfants de la maisonnée si elles en étaient
les servantes.
Par la voie par le haut nous entendons que le courant du Christianisme qui devint
le gagnant de l’histoire fit évoluer le Christianisme vers une philosophie de la religion, ceci dès le 2ème siècle avec Justin,
Clément, Origène, qui enseignèrent Christ mort et ressuscité à l’aide des concepts de la philosophie platonicienne. Le
Christianisme devenait un système d’idées acceptable pour des intellectuels habitués aux raisonnements philosophiques,
ceci face aux philosophies qui le concurrençaient avec succès en ce qui concernait la sagesse de vie, en particulier le stoïcisme.
Il a pu faire face à la très dure réaction anti-chrétienne conduite par les philosophes du paganisme en restant sur le terrain
de la philosophie. Il est devenu une option crédible à l’ordre du jour pour les élites cultivées de l’empire.
Par la voie dans l’épaisseur nous entendons que les chrétiens se sont emparés
du créneau de la solidarité sociale, disons de la caritas, totalement non identifié et donc délaissé par la politique impériale.
Les évêques se sont retrouvés dans chaque diocèse à la tête de dispositifs de protection sociale de grande envergure. Ils ont géré
des ressources financières considérables, du coup ils ont acquis un statut social de première importance.
Les avancées sur ces trois voies ont fini par rendre possible la conversion de l’empereur, à savoir Constantin, au début du 4ème
siècle. Mais elles n’expliquent pas que l’empereur Théodose érige le Christianisme en religion d’Etat à la fin du 4ème siècle,
éliminant toutes les autres religions par décret. En effet il existait encore de nombreux et puissants partisans de cette religion
civile romaine qu’Auguste avait pris soin d’instaurer en fondation de son système impérial. C’est ainsi que l’empereur Julien au
milieu du 4ème siècle peut encore espérer éradiquer les disciples du Galiléen et redonner sens et vie à la religion de l’ancienne
Rome. De plus le Christianisme entre avec l’arianisme dans les douleurs du cycle des grandes hérésies, ce qui l’affaiblissait.
Comme dernier ingrédient du succès final du Christianisme, nous avons avancé que au 4ème siècle l’appareil d’état est à la recherche
d’une religion de substitution à la vieille religion civile devenue obsolète. Il faut ici revenir à la réforme apportée à la fin du
3ème siècle à la structure de l’empire par Dioclétien: l’instauration de la tétrarchie, en fait le remplacement de l’empire augustéen
qui avait gardé un parfum du civisme républicain, par un empire brutalement autoritaire militaire et bureaucratique. Il suffit de
comparer la statuaire du temps d’Auguste à la statuaire du temps de la Tétrarchie pour se convaincre du changement de l’air du temps.
Cet empire là avait besoin d’une superstructure idéologique susceptible d’être imposée d’une seule voix à tous les peuples subjugués.
Bien que le Christianisme de son côté ne se sentait pas vocation à prendre en main les rouages de l’empire, il s’est de fait trouvé
être le meilleur candidat comparé à tous les autres, tout au moins dans sa version développée par ceux que la tradition retient
comme les Pères de l’Eglise. L’histoire démontre la justesse à court et à long terme de ce choix tant du point de vue de l’Etat
(l’imperium) que du point de vue de l’Eglise (le regnum).
Devenant religion d’Etat le Christianisme a eu les moyens de se maintenir dans la durée des temps tant dans la partie occidentale
que dans la partie orientale de l’empire, moyens qu’il n’a pas trouvés par exemple dans l’empire perse. En même temps il s’éloignait
de la liberté et de la pauvreté évangélique des premiers chrétiens, et le gouvernement de l’Eglise courrait le risque d’attirer la
convoitise des ambitieux, de succomber à la tentation du pouvoir.