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Prédication du dimanche 12 octobre 2008 par le pasteur Flemming Fleinert-Jensen à l'occasion de l'accueil de Pierre-André Schaechtelin comme pasteur de l'ERF.
Texte : 1 Thessaloniciens 1, 1–5 - Version imprimable (pdf, 24 ko)
Quand Moïse se trouva devant le buisson ardent, Dieu lui dit : « Retire tes sandales, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ». A l’écoute de ce début de la première lettre de Paul à la petite Eglise de Thessalonique, il faudrait presque faire le même geste. Moins parce qu’il s’agit de l’Ecriture sainte que parce qu’en écoutant ce passage, nous avons probablement écouté les premières lignes connues de la littérature chrétienne. Cette lettre, la plus ancienne de la correspondance paulinienne dont nous avons connaissance, date de l’an 50 ou 51, donc une vingtaine d’années après la mort de Jésus, et elle présente tout de suite cette triade qui sera promise à un bel avenir : foi, espérance et amour. En pensant aux Thessaloniciens, Paul se souvient en effet de leur œuvre accomplie dans la foi, de leur travail accompli dans l’amour et de leur persévérance dans l’espérance en Christ, et ces paroles trouvent un écho à la fin de la lettre, où Paul exhorte ses correspondants, avec une image inspirée du prophète Esaïe, à revêtir « la cuirasse de la foi et de l’amour, avec le casque de l’espérance du salut ».
L’exemple le plus connu de cette triade se trouve cependant dans la première lettre de Paul à l’Eglise de Corinthe que l’apôtre avait fondée peu de temps après celle de Thessalonique. Il s’agit de l’illustre hymne à l’amour, à l’agapè, qui commence ainsi : « Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante », et qui se termine par : « Maintenant donc ces trois-là demeurent, la foi, l’espérance et l’amour, mais l’amour est le plus grand ».
Ces trois mots figurent ensemble dans d’autres lettres du Nouveau Testament, dont Paul n’est pas forcément l’auteur, ce qui montre l’importance de cette formule ternaire au sein des premières communautés chrétiennes1. Que Paul soit à l’origine de cette formule ou qu’il l’ait reprise d’une autre source, peu importe, car son apparition dans ses premières lettres montre qu’il s’agit là d’une des expressions les plus anciennes pour qualifier l’existence chrétienne. Ici nous sentons battre le cœur du christianisme qui vient de naître. Et c’est pourquoi nous sommes invités, symboliquement, à ôter nos sandales.
Comme il est noté sur l’invitation que vous avez reçue, ce culte d’accueil de Pierre-André Schaechtelin a lieu au terme des deux années prévues pour un pasteur issu d’une autre Eglise de la Réforme faisant partie de la Fédération protestante de France. Pendant nos rencontres au cours de ces deux années, nous avons souvent abordé la question de l’identité chrétienne. C’est une question qui restera toujours ouverte, tantôt comme un défi, tantôt comme une blessure. Comme un défi qui nous somme de ne pas retomber dans les répétitions du langage chrétien conventionnel, comme une blessure qui rappelle notre incapacité à comprendre et à vivre pleinement l’exception chrétienne.
Pendant nos rencontres, nous avons pris cette première lettre à l’Eglise de Thessalonique comme fil conducteur - sans avoir été toujours fidèles à cette trame. Il n’empêche que nous avons régulièrement parlé de foi, espérance et amour comme un triptyque, comme un retable à trois panneaux indissociables. Le thème est immense et si l’on veut éviter d’aller dans tous les sens, il faut le délimiter. C’est pourquoi je me suis proposé de l’associer à trois relations par lesquelles la vie chrétienne s’exprime : la relation avec moi-même, la relation avec autrui, la relation avec Dieu.
Parmi ces trois relations, la foi concerne ma relation à Dieu, l’espérance concerne ma relation à moi-même et l’amour concerne ma relation à autrui.
Suivant l’ordre classique, commençons par la foi. - La foi sous forme de conviction ou de confiance est présente dans toute vie d’homme, mais le langage courant donne à ce mot le plus souvent une signification religieuse. Si la foi est un élément formel commun à toutes les religions, elle se distingue selon les cas par son objet. En ce qui concerne la foi chrétienne, son objet est le Christ. Il est insuffisant de dire que les chrétiens croient en Dieu. Les juifs, par ex., croient aussi en Dieu. Non, la foi chrétienne est chrétienne. Cette formule n’est pas une tautologie, car dans le Nouveau Testament, il est très peu question de croire en Dieu, alors que la foi en Jésus ou le fait de croire en Christ mort et ressuscité traverse cette deuxième partie de la Bible.
C’est par Jésus, le Christ, que passe ma relation à Dieu, comme c’est par lui que Dieu entre en relation avec moi.
Si tout le monde, croyant ou non, peut se rendre compte de la justesse de cette affirmation en lisant le Nouveau Testament, il n’est pas donné à tout le monde de s’approprier son contenu. Comment s’en étonner ? A l’évidence, le contenu de cette affirmation reste incroyable. D’une part parce qu’il ne correspond pas à la logique unidimensionnelle de ce monde, d’autre part parce que, s’il correspond à une autre réalité, il ne peut que déclencher un tel émerveillement que tout mon être en sera touché et que je me demanderai : comment est-ce possible ? C’est donc le contenu de cette parole incroyable sur le rôle du Christ qu’il faut non seulement essayer de comprendre par son intelligence, mais intégrer dans la totalité de sa vie. La foi se manifeste en effet comme la prise au sérieux d’une parole de vie qui n’est pas issue de nous-mêmes et qui indique à la fois une direction à suivre et un chemin à vivre. Une direction indiquée par le Christ et un chemin déjà tracé par lui.
Continuons maintenant par l’espérance - Tout homme a besoin d’espérer, d’avoir ce qu’on appelle aujourd’hui un projet personnel. L’avenir devient ainsi un lieu de sens. En effet, si l’on vit mal la relation à soi-même, c’est souvent parce que l’avenir semble opaque, compromis, sans issue. Il peut y avoir de bonnes et même de très bonnes raisons pour cela, et la tentation de chercher le remède à ce malaise dans des désirs trompeuses ou dans des fantasmes sans lendemain est toujours présente. Si l’on n’est pas trop faible ou trop démoralisé pour agir, l’action est un des meilleurs moyens pour sortir d’une telle crise, mais quelle que soit la situation personnelle de chacun, rappelons-nous qu’il existe dans la parole chrétienne un surcroît de sens qui ne dépend ni de l’accomplissement ni de l’échec de notre attente de la vie, mais qui est donné et qui n’attend que d’être accueilli. Rappelons-nous en, jour après jour car notre capacité à oublier est immense. C’est pourquoi Paul parle de la persévérance de l’espérance. Cette espérance qu’il faut distinguer de l’optimisme qui est la conviction que, finalement, tout ira bien. « Pas de problèmes ! » Alors que l’espérance est la certitude que l’avenir recevra un sens - même si les problèmes persistent.
Ensuite il y a l’amour, ou la charité – mais aucun de ces deux mots ne rend pleinement le mot agapè. Si l’espérance est le versant de la foi qui est tourné vers ce qui n’existe pas encore, l’amour est le versant de la foi qui est tourné vers l’immédiat. Contrairement à la foi et à l’espérance qui se rapportent à l’invisible, à ce qui était ou à ce qui sera, l’amour plonge dans le visible, sans distance par rapport à son objet qui est toujours mon vis-à-vis, celui que je vois visage à visage. Dans ces jours de crise financière, il est bon de se rappeler que l’amour augmente au fur et à mesure qu’il se dépense sans mesure et qu’il décroît au fur et à mesure qu’il reste mesuré. Ce qui explique peut-être que dans sa première lettre à l’Eglise de Corinthe, Paul, le chantre de la justification de l’homme par la foi seule, fait sienne la fin de l’hymne à l’amour qui dit que par rapport à la foi et l’espérance, l’amour est le plus grand.
Foi, espérance, amour. Ces trois marques de l’identité chrétienne ne sont pas indélébiles. Elles peuvent se dégrader ou disparaître. Mais la perte de l’une entraîne la perte des autres. Certes, l’amour peut exister sans la foi ni l’espérance chrétiennes, mais il reste alors dans l’ignorance de son origine en un autre amour qui le dépasse. En revanche, la foi ne peut exister sans l’espérance ni l’amour. L’homme de foi est appelé à devenir une « porte d’espérance » (Os 2, 17) pour son prochain, et une foi sans œuvres bonnes est comme un feu sans flammes. Voilà donc le triptyque chrétien, avec son panneau central et ses deux volets mobiles. Aucun des trois ne se substitue à l’autre et il faut pouvoir les saisir chacun dans sa singularité, mais en même temps il est impossible de penser l’un sans l’autre.
Gardons alors ouvert ce triptyque et laissons notre regard se poser tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre des trois panneaux, mais sans jamais s’arrêter à l’un au détriment des deux autres.
Flemming Fleinert-Jensen

1 Col 1, 4-5 ; Ep 4, 2-5, He 6, 10-12 ; 10, 22-24. Dans Jude 20-21, l’espérance est exprimée par un verbe.