Prédication du dimanche 1er mars 2009 par le pasteur Flemming Fleinert-Jensen
Texte : Marc 1, 14-15 - Version imprimable (pdf, 26 ko)
Nous sommes aujourd’hui le 1er dim. de Carême. Le temps du Carême a commencé il y a quatre jours, le mercredi des Cendres qui, dans l’Eglise catholique, est marqué par une messe au cours de laquelle les fidèles s’avancent et reçoivent sur leur front un peu de cendres sous forme d’un signe de croix. Les cendres, qui proviennent du buis brûlé du dimanche des Rameaux de l’année précédente, renvoient au caractère éphémère et précaire de la vie humaine et l’on dit qu’à cette occasion, à Rome, un moine s’approchait du pape avec un morceau de chanvre qu’il allumait et pendant que le chanvre se consumait, le moine disait en latin : « Sic transit gloria mundi – ainsi disparaît la gloire du monde ».
Aujourd’hui, le rite de l’imposition des cendres – rite très simple et assez émouvant -est accompagné par cette phrase : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière » ou par les paroles de l’évangile du jour : « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ». Cette coïncidence m’amène ce matin à parler de la conversion, thème trop souvent passé sous silence.
Toutes les grandes religions opèrent d’une manière ou d’une autre avec la notion de conversion. Pour notre propos, il est inévitable de parler du judaïsme, d’autant plus que non seulement Jésus, mais aussi Jean Baptiste appelait à la conversion. Dans le judaïsme, la conversion s’appelle la teshouva, le mot vient du verbe shouv qui veut dire revenir. La conversion ne consiste pas dans l’adhésion à une vérité nouvelle, mais dans le retour à Dieu. Ce mouvement est célébré tout particulièrement le jour du Grand Pardon, Yom Kippour, qui signifie la réconciliation avec Dieu et avec son prochain et qui, spirituellement, est marqué par le repentir accompagné d’un jeûne de 24 heures et d’une présence prolongée à la synagogue. Il s’agit donc un retournement qui n’est cependant jamais achevé puisque nul ne finit jamais de revenir à Dieu et de vivre selon l’attente de Dieu.
A bien des égards, la compréhension juive et chrétienne de la conversion se ressemble. Dans le Nouveau Testament, le même mot, metanoia, est utilisé pour désigner la conversion selon Jean Baptiste et selon Jésus. Il signifie le changement (meta) de notre intelligence (nous), mais pas seulement de notre intelligence en tant que la faculté de comprendre, aussi de notre mentalité (mens) qui est le siège de la volonté et de la réflexion, le lieu de la pensée et du sentiment. C’est donc toute la personne qui est concernée.
L’histoire de l’Eglise a connu des exemples de mouvements de réveil qui ont profondément marqué la vie chrétienne. Aujourd’hui, c’est notamment le cas dans les milieux évangéliques. De même, elle a connu des conversions individuelles qui sont restées célèbres. Saul de Tarse devient l’apôtre Paul, le philosophe Augustin se transforme en saint Augustin, Paul Claudel découvre Dieu dans Notre Dame de Paris et de nos jours, en France, on peut penser aux personnages plus ou moins connus à travers les médias qui redécouvrent la foi. A côté de ces noms, il y a les innombrables anonymes qui ont obéi à l’appel du Christ sans avoir forcément vécu une conversion soudaine.
Je parie que la plupart d’entre nous appartiennent à cette catégorie plus discrète. Mais on peut aussi être si discret que l’oubli s’installe et l’idée de la conversion s’estompe. C’est pourquoi je voudrais relever deux aspects de la conversion. Le premier par rapport à la foi, le second par rapport à la prière.
Conversion et foi. – Personne ne conteste que le corollaire de la conversion est la foi en Christ, mais certains pensent que cela ne suffit pas. Une telle découverte est accompagnée d’un changement radical de comportement. « L’expérience de la foi en Jésus-Christ conduit à une rupture radicale qui engage un nouveau mode de vie. La conversion qui amène à rencontrer le Christ s’inscrit en discontinuité avec nos habitudes de vie » (Dominique Rey, évêque de Toulon, dans L’insolence de l’Evangile, p. 82). Une telle affirmation est-elle vraiment crédible ? Je ne nierai pas que dans certains cas la conversion chrétienne puisse conduire à une rupture radicale avec un mode de vie antérieur. Un ancien drogué peut arrêter son auto-destruction après avoir rencontré la parole du Christ, et des pécheurs notoires peuvent témoigner d’un profond changement à la suite d’une telle rencontre. Mais le peuple chrétien en général ? Les pécheurs un peu moins notoires que nous sommes ? Est-ce que nous vivons notre vie de foi en discontinuité avec nos habitudes et notre passé ? Je regarde autour de moi et je n’en vois pas beaucoup qui correspondent à ce signalement.
Et ce n’est pas si étonnant que cela. Pour plusieurs raisons : 1) La foi ne modifie pas le caractère de chacun. Elle peut nous inciter à être vigilant quant aux effets désagréables de nos paroles inconsidérées et de nos réactions spontanées, mais sinon vaut toujours l’adage: « Chassez le naturel et il revient au galop ».
2) Ce qu’il faut comprendre par « nouveau mode de vie » reste assez flou. Même dans le Nouveau Testament, les exhortations de caractère moral ne dépassent pas ce qu’on peut trouver chez tel ou tel philosophe de l’Antiquité, et aujourd’hui personne ne peut nier qu’on trouve des vies exemplaires aussi en dehors de l’Eglise et qu’un comportement qui fait plaisir aux autres est loin d’être uniquement un effet de la foi chrétienne. Il est aussi largement tributaire du tempérament de chacun, de sa capacité de discernement, de sa maturité, de sa bonne éducation ou tout simplement du bon sens. En réalité, il est impossible de faire la part des choses.
3) Quand ceux qui se sont convertis à la suite de la prédication de Jean Baptiste lui demandent ce qu’il faut faire, donc lui posent la question morale : qu’est-ce que le bien ?, il ne mentionne que des choses auxquelles tout homme de bonne volonté consentira : partager ses vêtements avec ceux qui n’en ont pas ; faire de même avec sa nourriture ; ne pas profiter financièrement de ceux qui sont faibles (collecteurs d’impôts) ; s’abstenir de toute violence et ne faire tort à personne (soldats). Exigences qui, en principe, ne dépassent pas la possibilité humaine (cf. Luc 3, 10-14).
C’est pourquoi le sens fondamental de la conversion chrétienne n’est pas d’ordre moral. Il concerne le ou les moments où la foi en Christ se confirme. « Convertissez-vous ET croyez à l’Evangile. Il ne s’agit pas de deux étapes : d’abord se convertir, ensuite croire à l’Evangile. Non, la conjonction et veut ici dire à savoir ou c’est-à-dire (ce que les grammairiens, avec une expression érudite, appellent un et epexégétique !).
Cette conversion ne se décrète pas. Elle ne se programme pas à l’avance. On peut entendre l’appel de la parole chrétienne, l’interroger, hésiter, mais contrairement à ce qui est souvent dit, si le déclic survient, il n’est pas le résultat d’une décision. Je ne me lève pas un matin en me disant : avant le coucher du soleil, je veux me convertir ! En rigueur de terme on ne se « convertit » pas, on reçoit la conversion comme une grâce. Ce qui n’empêche pas qu’elle se prépare, souvent secrètement, à notre insu, comme c’était le cas pour Paul, le futur apôtre, qui ne s’attendait pas à ce qui lui arriva devant le mur de Damas.
Le théologien catholique Eugen Drewermann écrit à ce propos: « Une conversion n’est jamais le résultat d’un pur hasard. Elle survient à la façon d’une source qui, après s’être alimentée longtemps sous les mètres de sable et de gravier, fait un jour éclater la croûte de la terre pour jaillir en surface. Ainsi la conversion est-elle une réponse à une question longtemps tue ».
Je ne décide donc pas de me convertir. Il serait plus juste de dire que je confirme ce qui, invisiblement, a été semé en moi. Je découvre quelque chose de neuf – et j’y consens, comme Marie a consenti à ce qui lui arrivait d’inattendu. En ce sens la conversion est une ratification d’une gratification.
L’initiative revient toujours à Dieu. Dans les livres prophétiques, on trouve des paroles comme celles-ci : « Fais-nous revenir vers toi, Seigneur, et nous reviendrons » (La 5, 21). Ou :« Fais-moi revenir, que je puisse revenir, car toi, Seigneur, tu es mon Dieu. Dès que je commence à revenir, je suis plein de repentir » (Jr 31, 18-19).
Si l’initiative revient toujours à Dieu, la réponse revient toujours à moi. Non pas une réponse une fois pour toutes, mais des répétitions de la réponse initiale : un mouvement de conversion constante qui scelle ma fidélité à Dieu.
Conversion et prière – La foi a partie liée avec cette intime conviction qu’à n’importe moment et à n’importe endroit je peux, au nom de Jésus et mû par l’Esprit saint, me tourner vers Dieu. C’est le retournement de la prière. Je me retourne vers une source qui ne dépend ni de ce que je fais, ni de ce que je subis, ni de mes semblables, ni de la nature, mais qui, jaillissant de plus haut et du plus loin, coule sans cesse. Me ressourçant à cette eau veut dire que je peux y noyer mes découragements et mes fatigues, mes soucis et mes échecs, mon impuissance et mon amertume, pour qu’ils ne me pèsent plus. Ils vont tomber au fond de l’eau et être amenés ailleurs. Mais si j’y jette ma joie et ma reconnaissance, ma confiance et ma louange, elles vont rester à la surface de l’eau, car elles sont légères, et d’autres que moi pourront les voir et en profiter.
Je me convertis chaque fois que je me tourne vers Dieu dans la prière. Je sais que ma prière ne correspond pas toujours à ce que Dieu attend d’elle, mais elle marque une direction, elle pointe ailleurs. En ce sens la foi donne à ma vie une nouvelle dimension. Je continue de vivre à peu près comme j’ai toujours vécu, mais mon regard a changé. Aussi parce que l’éclairage a changé. Or ce n’est pas moi qui l’ai changé, je le découvre et guidé par cette lumière, j’avance dans ma vie quotidienne.
Flemming Fleinert-Jensen