Prédication du dimanche 17 mai 2009 par Jean Liets (célébration oecuménique)
Texte : Jean 15,1-17 - version imprimable (pdf, 28 ko)
Nous venons d’entendre comment, dans la bible, la vigne peut être aussi bien symbole de bénédiction que de malédiction divine.
Ce passage de l’évangile de Jean, lui, nous plonge au cœur du message chrétien, et résume en un raccourci impressionnant tout l’Évangile.
Les mots y résonnent et chantent, ricochent les uns sur les autres, se font l’écho les uns des autres, dans une harmonieuse cohérence : Unité de la vigne et des sarments ;
fruits de l’unité qui manifestent la gloire du Père et font reconnaître les disciples ; disciples aimés du Fils comme le Fils est aimé du Père ;
amour inséparable de l’obéissance aux commandements ; commandement d’amour ; joie d’observer le commandement; joie d’aimer qui transforme le serviteur en ami,
et le maître en père ; joie d’avoir été choisis par le Fils pour connaître tout ce qui vient du Père … c’est toute la foi chrétienne qui se trouve évoquée là, dans ses racines et dans ses fruits.
A travers ces mots et ces images, Jésus nous enseigne que le fruit abondant que doit porter le sarment uni à la vigne, c’est l’amour. L’amour n’est pas une œuvre, c’est un fruit, une conséquence,
une réponse, un mûrissement. Etre un sarment, demeurer uni au cep, c’est d’abord recevoir, humblement et joyeusement, cette sève essentielle qui nous donne vie et force :
l’amour dont le Christ nous aime. : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. »
Au v.12 Jésus dit : « Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » ; et comme si ce n’était pas assez clair,
il enfonce le clou au v.17 : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres. » Et ce commandement n’est pas un commandement de plus parmi d’autres,
ce n’est pas un commandement banal, même si aujourd’hui on ne se gène pas pour en faire de mauvais jeux de mots et le tourner en dérision ;
c’est un commandement nouveau ! « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés »
Jésus dixit, un peu plus haut dans le même discours dont notre texte est extrait. Un commandement nouveau mais qui dit rigoureusement la même chose que celui qui figure sur les tables de la Loi données à Moïse au mont Sinaï,
plusieurs siècles auparavant ; curieux ! La nouveauté de ce commandement, c’est qu’il ne s’adresse pas à des serviteurs, à des esclaves, à des ignorants, mais à des amis, à des partenaires, à des interlocuteurs instruits, libres et responsables.
N’empêche, me direz-vous, l’amour ça ne se commande pas ! Jésus n’est pas un chef militaire criant à ses troupes : « A mon commandement … aimez-vous ! » J’ai eu, moi aussi, cette réaction, il fut un temps. Mais aujourd’hui, je comprends, et accepte, que l’amour soit un commandement. Pourquoi ? Pour une raison qui me paraît assez simple : selon moi, et cela n’engage que moi, il n’y a pas d’alternative : l’amour est la seule issue de secours, la seule voie de salut pour l’humanité, pour cette espèce vivante à laquelle nous appartenons. Et je comprends aujourd’hui, d’ailleurs d’autant mieux en ce temps de crise, que Jésus ait présenté son amour non comme une proposition, non comme une option, mais comme un impératif. Comme s’il nous disait : « Vous n’avez pas le choix, aimez-vous, sinon vous êtes fichus. Pour autant, vous avez parfaitement le droit de refuser, de contester mon autorité, et même mon pouvoir ; c’est votre privilège d’ami, vous êtes libres ».
Dieu sait que je suis de nature critique, contestataire, voire polémique, mais là je pense vraiment que Jésus a totalement raison.
Encore faut-il s’entendre sur les caractéristiques de l’amour exigé par Jésus. D’abord, il parle à des gens qui baignent dans la tradition religieuse juive, et en sont imprégnés.
Un des évènements fondateurs de cette tradition, ce sont les 10 commandements. Au fil des siècles le judaïsme avait développé ces commandements. Ils s’étaient diversifiés, multipliés, au point qu’au temps de Jésus il fallait en observer plusieurs centaines !
C’est dans cet environnement d’une religion où toute l’attention est absorbée par des quantités de commandements, d’injonctions et d’incitations que Jésus dit : ‘Mon commandement … Un seul ! Mon seul commandement, qui relativise tous les autres, et dont tous les autres sont tributaires :
Aimez-vous les uns les autres !’
Qu’est-ce donc qui pousse à penser qu’il est impossible d’aimer sur commande ? Les hommes éprouveraient-ils de la crainte à l’égard de l’amour,
celui qui procède de l’Évangile ; auraient-ils, face à lui, comme une réaction instinctive de résistance ou d’autodéfense … ne serait-ce pas parce que Jésus a dit aussi, pour être bien compris :
« Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » ? Reconnaissons que lorsque nous entendons Jésus parler d’amour, dans les évangiles, nous avons le sentiment de quelque chose qui nous dépasse,
de quelque chose de tellement exigeant et de tellement radical que, pour tout dire, nous nous en sentons incapables !
D’où la conclusion de beaucoup qu’il est impossible d’aimer, d’aimer de cet amour-là, sur commande. Respecter, honorer, estimer, écouter, être attentif, aider, soigner, rendre service, donner, de temps en temps, un peu …oui, mais aimer … !
Cependant, à la réflexion, Jésus a-t-il parlé d’autre chose que de tout cela ? Ne remarquons-nous pas qu’Il parle moins de sentiments que d’actes : porter du fruit, donner sa vie ; donner sa vie,
non en la perdant mais pour la mettre à disposition, au service et en service, avec les autres, pour les autres, ouverte aux autres? Ne nous est-il pas rappelé, à longueur d’Évangile, que l’essentiel n’est pas dans les paroles ou les intentions mais dans les actes ?
L’amour ne se commande pas ? Quelle erreur !
Qu’il ne se commande pas dans sa version terrestre, anthropologique, celle qui exige, comme pour le mariage tel qu’on le concevait autrefois, un choix exclusif et définitif, admettons. Mais même dans ce cas l’amour devient commandement,
car l’amour conjugal sans volonté d’aimer, devient caprice, désir fugace, convoitise égoïste, investissement sentimental à court terme pour un rendement maximal.
Or, toute volonté est capable de se soumettre à un commandement. C’est parce qu’ils s’y refusent que tant de conjoints laissent s’installer sur le foyer qu’ils croyaient avoir construit des lézardes qui bientôt en feront des ruines.
En tout cas, s’il devait en être ainsi de l’amour chrétien, qui lui ne connaît pas l’exclusion, le christianisme s’écroulerait de lui-même, sur lui-même, puisqu’il se résume à un double amour commandé :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même ».
Du reste, il est très significatif que l’amour selon Jésus soit un commandement. Cela prouve simplement que cet amour ne nous est pas naturel, et que Dieu veut refaire notre nature, qu’il veut que nous soyons des hommes et des femmes nouveaux,
autrement dit nous faire naître de nouveau, pour une vision nouvelle de la vie, du monde, et de lui-même. Le baptême, celui que Jésus a demandé et reçu, est le signe, et la marque,
de ceux qui ont voulu cette nouveauté de vie, changer d’état d’esprit, se convertir.
Il faut plus que jamais en avertir les hommes qui, dans l’épreuve, dans l’angoisse, aux prises avec des problèmes qui les dépassent, au lieu de se tourner ensemble contre le mal,
s’exaspèrent les uns les autres, s’accusent, s’invectivent et s’agressent, faisant ainsi le jeu de leur ennemi commun, rendant toute solution impossible. C’est vrai qu’il ne nous est pas naturel d’aimer comme le Christ appelle à aimer.
Ce qui par contre nous est naturel, c’est de subordonner notre devoir d’aimer à nos sympathies, nos idées, nos conceptions, nos doctrines.
Or, si nous avons bien retenu l’enseignement du maître, nous devons nous souvenir que si nous n’aimons que ceux qui partagent nos sympathies ou nos antipathies, nos idées et nos intérêts,
nous ne faisons rien d’extraordinaire : les vauriens eux-mêmes en font autant.
Ainsi, si les hommes ne placent pas leurs problèmes familiaux, sociaux, économiques, environnementaux, internationaux, et religieux,
dans ce climat d’amour, ils les rendront insolubles et iront à la catastrophe.
Mais comme c’est difficile ! comme nous en sommes apparemment loin ! Comment faire comprendre que la sagesse est dans l’amour ?
Que le salut est dans l’amour ? Que ce n’est pas l’amour qui est aveugle, mais la haine ! Que l’amour inspire la confiance ; qu’il fait sortir des hommes et des peuples ce qu’ils ont de meilleur, tandis que la haine en extrait le pire.
Oui, c’est bien ce qu’il y a de nouveau, de prodigieusement, de miraculeusement nouveau dans ce commandement, j’oserais dire cette ‘méthode’ du Christ : aimer d’abord.
Alors seulement tout devient possible. Aujourd’hui où l’homme a acquis le pouvoir de détruire jusqu’à la planète qui le porte, chacun voit, doit voir, qu’il n’y a de salut que dans la paix et la justice, et qu’il n’y a de paix et de justice que dans l’amour. Car ce n’est pas entre les hommes ou les peuples qui s’accordent qu’il faut faire la paix,
mais entre ceux qui s’opposent. Et cette opposition ne pourra se dissoudre que dans leur commune volonté de s’aimer d’abord, afin de pouvoir se comprendre et de trouver ensemble les moyens de parvenir à la justice.
Chers amis, ne serait-ce pas en raison de ces difficultés, de cet immense défi, que Jésus a constitué et envoyé un corps d’élite, un commando d’amour, pour cette ‘mission impossible’ : les disciples ?
Il ne vous a pas échappé, j’espère, que le nouveau commandement d’amour s’adressait aux disciples, donc à l’Église, donc à nous. « Je vous ai choisis » leur a-t-il dit ;
« ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis, et institués, pour que vous alliez et produisiez du fruit ». Mais ils n’y parviendront que s’ils s’aiment.
L’amour sera leur ciment, leur force ; et ce n’est qu’à la condition de vivre cet amour fraternel qu’ils seront reconnus disciples du Christ.
Jésus nous dit : « N’oublie pas, je t’ai choisi ; tu es un sarment. Le cep est solidaire du sarment, le sarment est solidaire du cep. Il faut être deux pour aimer. Et il faut que l’un commence.
Et c’est Dieu qui a commencé. A nous de répondre. A nous d’aimer. A nous de porter et de distribuer les fruits de l’amour, dans la joie et la liberté.
Et nous, chers amis, nous qui nous préoccupons de l’unité de l’Église, et y travaillons dans cette maison-même, avons-nous bien conscience que la première, sinon la seule, condition pour que cette unité soit, c’est de nous aimer en frères ?
Et que l’amour fraternel est le gage de l’unité de l’Eglise ? Et que sans cette unité, voulue par son chef, l’Église ne peut mener à bien sa mission? « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé ».
Cette prière-là ne concerne plus seulement les disciples, mais tous ceux qui, grâce à leur prédication, vont constituer, à travers l’espace et le temps, la communauté des croyants, l’Église.
Amen