Prédication du dimanche 22 novembre 2009 par Jean Liets
Texte : Jean 18, 33-38 - Version imprimable (pdf, 55 ko)
Thème : la Vérité
Après son arrestation, Jésus a comparu devant Caïphe, le Grand-prêtre, président du tribunal suprême juif, le Sanhédrin. Il est maintenant devant Ponce-Pilate, procurateur romain de la province de Judée. Celui-ci a le pouvoir, comme il le rappelle à Jésus au cours de cet entretien « de le relâcher et aussi celui de le faire clouer sur une croix » (Jn 19/10).
En fait j’aurais dû, pour respecter les limites du texte proposé à notre lecture, m’arrêter au verset 37 qui dit : « Quiconque appartient à la vérité écoute ce que je dis ». Je ne sais pas pourquoi le v.38, qui clôt ce long entretien, si important, entre Jésus et le gouverneur romain, n’a pas été retenu. Et c’est justement ce verset 38 qui retient mon attention ce matin. Un verset qui, dans sa concision extrême, pose le problème du sens de la création, de la vie, de l’avenir de l’homme.
« Qu’est-ce que la vérité ? » demande Ponce-Pilate à Jésus, lequel vient de lui affirmer qu’il est venu dans le monde pour, justement, rendre témoignage à la vérité.
Curieusement, le gouverneur n’attend pas la réponse de Jésus, et tourne les talons. Comment expliquer cette attitude ?
Je m’interroge sur la manière dont Pilate s’est exprimé. Sur quel ton a-t-il posé sa question ? De façon anodine, ou agacée, ou exaspérée, ou ironique, ou sarcastique ? A-t-il regardé Jésus droit dans les yeux, le mettant au défi de lui proposer une réponse crédible ? Mais non, puisqu’il n’attend même pas la réponse. Son visage est-il resté impassible, comme il sied à un magistrat de son importance ? Ou bien n’aurait-il pu réprimer une moue d’amertume ou de mépris ? Est-il reparti brusquement, ou tranquillement en haussant les épaules ? Ces précisions nous permettraient d’en savoir plus sur la motivation et les arrières-pensées de Ponce Pilate. Mais, à défaut, nous en sommes réduits aux hypothèses.
Personnellement j’en vois quatre :
1°/ Pilate a parlé sans réfléchir, et finalement le sujet ne l’intéresse pas.
J’écarte d’emblée cette hypothèse. Quand on sait l’enjeu de l’entretien, dont nous n’avons lu que le tiers, et qu’on en connaît la teneur, on se dit qu’il est pour le moins douteux que Ponce Pilate ait posé la question machinalement.
2°/ Pilate s’est déjà posé la question, il en a discuté avec d’autres, de son niveau et de son monde. Le seul fait que la question lui ait échappé n’indique-t-il pas qu’il est en quête de vérité ? Mais il a conclu qu’elle était sans réponse, et que ce n’était pas Jésus qui pouvait y changer quoi que ce soit.
Hypothèse plausible, sans plus.
3°/ Pilate a la réponse, sa propre idée sur la question, et cela lui suffit. Ce n’est pas cet obscur rabbi juif qui prétend, dans sa dérisoire faiblesse, dire la vérité sur notre monde, et même si sa notoriété l’a conduit devant lui, qui va le faire changer d’avis.
Hypothèse plus pertinente.
4°/ Pilate pressent qu’il a posé une question cruciale, aux deux sens du terme, car n’oublions pas que la croix est en arrière-plan de ce dialogue, et qu’elle en sera en quelque sorte la conclusion, le jour-même. Pilate redoute une réponse de Jésus ; une réponse susceptible de l’ébranler, de le déstabiliser, de le faire douter, d’introduire dans sa pensée des choses dont il ne pourrait plus se défaire ensuite. Ce que Jésus lui a déjà dit de la vérité, affirmant qu’il était venu pour lui rendre témoignage, et que quiconque appartenait à cette vérité écoutait ce qu’il dit ; cela lui suffit. Il ne veut pas en savoir plus.
Cette hypothèse me convient davantage. En fait je retiens, en les combinant, les deux dernières. Bien sûr que Ponce Pilate a son idée sur la question, qu’il a sa propre réponse. Un homme de sa classe et de sa culture n’a pas pu ne pas s’interroger sur le sens du monde et de la vie, et sur le comment et le pourquoi de son existence.
Mais quelle est donc la vérité selon Ponce Pilate ? Celle de Jésus on la connaît, nous y viendrons dans un instant. Mais celle d’un haut-fonctionnaire de l’Empire, représentant et porte-parole de l’Empereur lui-même ?
Sans quitter le domaine des hypothèses, on peut légitimement penser que la vérité de Ponce Pilate tenait essentiellement dans ce qui avait fait de Rome la puissance incontestée de l’époque ; et fait de lui-même l’éminent personnage qui en était à la fois le produit, le bénéficiaire, et le serviteur. Et l’on peut aisément imaginer quelques unes des valeurs et des vertus qui, selon lui, avaient permis ce triomphe.
- d’abord le culte rendu aux dieux, à commencer par leur père et maître Jupiter, dieu du ciel et de la lumière, de la foudre et du tonnerre, protecteur de Rome et de l’Empire.
- ensuite l’obéissance et le dévouement à l’Empereur, pontife et magistrat suprême, institué à vie par les dieux, quasiment divin. Le pouvoir du procurateur dans sa lointaine Judée, Tibère César l’exerce, de façon absolue, sur la totalité de l’empire.
- Il y a aussi le droit romain, et une justice qui permet au simple citoyen d’en appeler à l’empereur lui-même pour obtenir gain de cause.
- Il y a encore, bien sûr, la puissance, la vaillance, et la discipline des légions romaines ; pas seulement des soldats, mais aussi des bâtisseurs et des organisateurs.

On pourrait allonger la liste … Bref, tout un faisceau de faits et de réalités visibles, tangibles, incontestables, que l’on peut désigner par le joli nom de ‘Vérité’. Ainsi pourrait être la vérité selon Ponce Pilate.
Quittons le domaine des hypothèses pour celui des certitudes. Car si l’on ne peut qu’imaginer l’idée que Ponce Pilate se faisait de la vérité, par contre aucun doute n’est permis quant à la vérité selon Jésus.
« Qu’est-ce que la vérité ? » Facile ! Pour nous la réponse est claire, limpide, elle est dans l’Evangile de Jean au ch.17, v.17, où Jésus dit : « Père, fais qu’ils soient entièrement à toi, par le moyen de la vérité ; ta Parole est la vérité ». La réponse est aussi dans la déclaration de Jésus à Thomas « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». (Jn 14/6). L’auteur de l’ Evangile de Jean, dans son prologue, rend lui-même témoignage à la vérité : « Dieu nous a donné la loi par Moïse ; mais la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ ». (Jn 1/17). Et au cas où nous serions tentés de nous dire :’sans doute, mais ces témoignages remontent à 20 siècles ; la vérité d’aujourd’hui, celle de notre monde contemporain, est-elle encore la même ? Tant de choses ont changé … !’ Eh bien Jésus a répondu par avance à cette objection, je cite : « Je demanderai au Père de vous donner quelqu’un d’autre pour vous venir en aide, afin qu’il soit toujours avec vous : c’est l’Esprit de vérité … il vous conduira dans toute la vérité ».(Jn 14/16-17 et Jn 16/13). C’est de cet Esprit que se réclame l’apôtre Paul quand il dit : « Ce que je dis est la vérité ; je ne mens pas car j’appartiens au Christ ; ma conscience, guidée par le Saint-Esprit, témoigne que je dis vrai » (Ro 9/1). C’est ce que Calvin appellera ‘le témoignage intérieur de l’Esprit’ qui. aujourd’hui-même, guide chacun de nous dans la vérité.
Ainsi la vérité c’est tout simplement la Parole de Dieu. Et, comme vous le savez, la Parole a été faite chair ; et celui en qui la Parole s’est incarnée, Jésus-Christ, est venu dans le monde pour annoncer et proclamer la Parole, donc pour dire la vérité, et rendre témoignage à la vérité. C’est ce qu’il a fait, par son enseignement, ses actes, et sa mort. Mais avant de quitter ses disciples, et pour que cette vérité demeure et se perpétue jusqu’à son retour, il leur envoie l’Esprit, qui, à partir de la Pentecôte, prend le relais pour les enseigner dans la vérité, ‘tous les jours jusqu’à la fin du monde’. (Mt 28/20).
Eh bien voilà, au moins pour le chrétien les choses sont claires. Avec la Parole, révélée par la Bible, attestée par le témoignage du Christ et des apôtres, éclairée en tous temps et en tous lieux par le témoignage intérieur de l’Esprit, le chrétien possède la vérité qui le fait vivre, le rend libre, et, dans la foi, lui assure la résurrection et la vie éternelle. Amen. Amen, c’est un mot hébreu qui signifie non seulement un souhait : ‘ainsi soit-il’, mais aussi une affirmation : ‘c’est vrai, c’est la vérité’ ; la vérité vraie, pourrait-on dire, quand Jésus insiste en s’adressant à Nicodème : « Amen, amen, je te le dis, si quelqu’un ne naît pas de nouveau, il ne peut voir le Règne de Dieu » ? (Jn 3/5).
Alors oui, amen ! Cependant cet ‘amen’-là ne marque pas la fin de mon propos. Car je ne suis pas satisfait de ma conclusion à ce stade. Non, évidemment, que je fasse des réserves sur cette vérité du chrétien, et encore moins que je la conteste. C’est plutôt que cette vérité m’interpelle, me met mal à l’aise et, pour tout dire, m’accuse. Je m’en explique.
Quand je dis que la vérité du Christ m’accuse, je le pense vraiment. Mais je ne me sens pas seul en cause pour autant. Je considère même que nous sommes très nombreux à être accusés, sinon tous. Oui, nous tous qui nous réclamons de la Parole de Dieu, parole de vérité, nous sommes accusés par elle. Et quand je dis ‘nous tous’ je pense à tous les chrétiens. Non seulement à ceux d’aujourd’hui, où qu’ils soient, mais aussi à ceux de tous les temps. Peu sans doute en ont conscience, mais l’accusation n’en est pas moins réelle, et présente dans les Ecritures elles-mêmes.
Mais enfin, me direz-vous, accusés de quoi grand Dieu ! De trahison , rien de moins !
La trahison n’est pas seulement le fait de passer à l’ennemi, ce qui est un crime ; c’est aussi ‘manquer au devoir de fidélité, et notamment en amour’. Je ne vois donc pas de meilleur terme pour qualifier notre attitude à l’égard de la volonté du Seigneur : à savoir l’unité de son Eglise.
« … Qu’ils soient un comme toi et moi nous sommes un … Je prie pour que tous soient un. Père, qu’ils soient unis à nous, comme toi tu es uni à moi et moi à toi. Qu’ils soient un pour que le monde croie que tu m’as envoyé ». (Jn 17/11 et 21).
Elle est là la trahison : dans la négligence, l’oubli, l’indifférence, sinon le refus, de respecter ce vœu du Seigneur : l’unité. Trahison collective, et c’est bien là le drame, car du coup peu se sentent coupables, ni même responsables. La trahison consiste en ce que le Christ a voulu l’Eglise, son Eglise, et que nous en avons fait une multitude, chacune avec son nom, son identité, et bien sûr … sa vérité !
Certes cela ne date pas d’aujourd’hui ; la controverse biblique, les dissensions, et la chasse à l’hérésie sont nées en même temps que l’Eglise ; ce qui d’ailleurs constitue un excellent prétexte pour se disculper, au motif que nous sommes héritiers d’une situation aux origines historiques dont nous ne sommes donc nullement responsables.
L’apôtre Paul avait déjà bien senti le danger. A l’Eglise d’Ephèse il écrit: «  Efforcez-vous de maintenir l’unité que procure l’Esprit par le lien de la paix. Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même qu’il y a une seule espérance à laquelle Dieu vous a appelés. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; il y a un seul Dieu, le Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous, et demeure en tous ». (Ep 4/3 à 6).
Peut-on être plus clair ? Il n’y a qu’une seule foi ; évidemment puisqu’il n’y a qu’un seul Seigneur, dont la Parole, la vérité, est la même pour tous ; qui de ce fait sont unis en un seul corps, par une même vérité.
J’ai rappelé tout à l’heure ces mots de Jésus à son Père, que nous reprenons souvent pour conclure la lecture des textes bibliques dans la liturgie de la Parole : « Père, sanctifie-les par la vérité, ta Parole est la vérité ». (Jn 17/ 17). Tout de suite après Jésus demande :  « Que tous soient un ! ». Les disciples, consacrés, sanctifiés par la vérité, constituent de ce fait un seul corps, font ‘un’. Et cela ne concerne pas que les douze. Jésus prend soin de préciser : « Je ne prie pas seulement pour eux, mais aussi pour ceux qui croiront en moi grâce à leur message. Je prie pour que tous soient un ». (Jn 17/ 20-21). Une précision qui s’adresse autant à nous qu’à Dieu …
Mais alors, au regard d’une telle clarté des textes, d’une telle évidence, pourquoi tant de controverses, de polémiques, d’invectives, d’accusations, d’anathèmes, d’excommunications, de guerres, et de massacres … au nom de la vérité ! ?
Les raisons de cet état de choses sont sans doute diverses et complexes. Je n’en évoquerai qu’une seule, sans d’ailleurs préjuger de son influence réelle, mais parce que je pense qu’elle a pesé lourd dans l’histoire de l’Eglise, et des Eglises ; et qu’elle pèse encore aujourd’hui de façon non négligeable dans leurs efforts pour tenter de restaurer l’unité. En outre, je trouve que cette raison retient trop peu l’attention.
Elle tient en quelques constats :
1°/ La loi, les prophètes, les apôtres, Jésus lui-même, n’ont pas tout dit sur tout.
2°/ Ce qu’ils ont dit, chacun l’a dit à sa manière, avec son style, en fonction de la culture de son temps, de sa situation, des circonstances qu’il traversait, de son auditoire aussi ; et dans la langue de l’époque et du lieu : hébreu, araméen, grec, latin. Enfin, et peut-être surtout, selon ce que l’Esprit lui inspirait, ou lui dictait.
3°/ Pour dire ce qu’ils avaient à dire, ils ont utilisé des mots, le langage humain ; les mots de leur temps et de leur culture. Or, quelle que soit la langue à laquelle ils appartiennent, les mots ont toujours été insuffisants, imparfaits, imprécis, trop rares, incapables de rendre fidèlement et complètement compte de la pensée, inaptes à restituer la complexité des sentiments et des émotions  ; c’est bien pourquoi il y a des choses indicibles, et des prières inexprimables, comme dit l’apôtre Paul.
4°/ Les mots ont ensuite été mis par écrit, par des scribes, puis copiés et recopiés, pendant des siècles ; mot pour mot ? Ce serait bien étonnant !
5°/ Les paroles d’origine ont été traduites et transcrites en une multitude d’autres langues, avec d’autres mots, présentant les mêmes lacunes. Ah les traductions ! Que d’encre et de salive ne font-elles pas couler lorsqu’il en arrive une nouvelle sur le marché ! Combien de fois, dans une bible commentée objective, ne rencontre-t-on pas la formule :’le sens du texte n’est pas clair, et la traduction est incertaine’. Gare au prédicateur qui ne prendrait pas la précaution de comparer diverses traductions du texte sur lequel il veut prêcher !
6°/ Et pour couronner le tout il y a les allusions, les sous-entendus, les jeux de mots, les expressions et formules dont le sens exact nous échappe, les apocalypses aux paroles et aux chiffres symboliques ou codés ; et enfin les paraboles, énigmatiques, présentant parfois deux ou trois sens différents, voire divergents, et autant d’interprétations possibles, et parfois même conçues pour que certains « puissent bien regarder mais sans vraiment voir, et bien entendre mais sans vraiment comprendre … ». (Mc 4/12). 
La vérité, chers Amis, eh bien elle est dans tout cela ! C’est à se demander si les auteurs bibliques n’ont pas fait autre chose, finalement, que balbutier la vérité ; ou si leurs mots n’ont pas davantage pour but de nous guider vers la vérité, plutôt que de nous la livrer toute faite, clé en main !
La Parole de Dieu, comme vérité, me fait penser à ce trésor dont le vieux laboureur de la fable révèle l’existence à ses enfants avant de mourir. Il est là ce trésor, tout près, à portée de main, dans le champ familial dont ils vont bientôt hériter. Mais à quel endroit ? Le champ est vaste, la terre profonde. Une seule solution : «  remuer le champ, creuser fouiller, bêcher, ne laisser nulle place où la main ne passe et ne repasse … » .
Pour le chrétien, la vérité c’est la même chose : il lui faut fouiller, creuser, bêcher le champ de la Parole, même au risque d’y trouver, comme pour les enfants du laboureur, une vérité à laquelle il ne s’attendait pas !
Mais le problème n’est même pas là. Le problème, c’est que l’Homme a horreur de l’inconnu, de l’incertitude, de l’incompréhensible. L’Homme veut connaître, savoir, comprendre, maîtriser. l’homme d’Eglise tout autant que les autres. Du reste n’est-ce pas, selon la Genèse, la cause de la chute ? Cela est humain, compréhensible, et même légitime. L’apôtre Paul exhorte en effet ses lecteurs à sonder les écritures, et comme nombre d’auteurs bibliques il exalte les vertus de connaissance, d’intelligence et de
discernement. Mais tout en prenant bien soin de préciser que « … son enseignement et sa prédication n’ont rien des discours de la sagesse humaine … car la foi ne repose pas sur la sagesse des hommes mais bien sur la puissance de Dieu ». ( 1 Co 2/2 à 5).
Or, dès qu’ils estiment que Dieu, ou ses porte-parole, n’en ont pas dit assez, ou n’ont pas été assez clairs, certains n’ont de cesse de vouloir combler les manques et parler à leur place. Au lieu de dire ‘on ne sait pas’, les Eglises décident qu’elles savent, et qu’elles ont raison. Au lieu d’admettre leur ignorance, elles affirment posséder la vérité, ou s’en être approché plus que les autres. Là où il y avait non-dit, incertitude, obscurité, diversité d’interprétations, elles ont établi des dogmes et des doctrines, qui seront les fondements de nouvelles Eglises.
Mais ne nous trompons pas : l’accusation ne porte pas sur les rites, les liturgies, les gestes, les attitudes, les objets, les images … ni même sur les règles et disciplines que les Eglises se donnent pour organiser et structurer leur vie communautaire. Tout cela est diversité, abondance, richesse de l’Eglise, à la gloire de Dieu. Ou bien le Seigneur interdirait-il à ses enfants de le louer, de le prier, et de le célébrer, chacun avec les ressources et les formes de sa piété personnelle, mais dans le respect de sa volonté ? L’accusation ne porte que sur la prétention à comprendre mieux que les autres les Ecritures et à détenir seul la vérité. L’accusation porte sur un vice que Jésus n’a cessé de dénoncer : l’orgueil, la vanité
Est-il donc si difficile d’admettre que si 20 siècles de théologie, d’exégèse, de prédication, n’ont pas permis aux Eglises de se mettre d’accord, c’est peut-être pour que l’Esprit ait encore quelque chose à nous dire aujourd’hui, à travers les Ecritures, telles qu’elles sont. N’est-il pas concevable que toute différence d’interprétation entre Eglises puisse être légitime si elle procède d’une étude rigoureuse de la Parole, et si elle a préalablement été confrontée aux autres interprétations ?

Un exemple parmi tant d’autres : la présence du Christ lors de la communion. En l’instituant Jésus a dit, en parlant du pain : « Prenez et mangez, ceci est mon corps », puis en parlant du vin : « Buvez-en tous, ceci est mon sang », et dans l’Evangile de Luc il ajoute « Faites ceci en mémoire de moi ». (Mt 26/ 26-28 ; Lc 22/ 19).Vous savez ce qui en a résulté : les uns ont pensé que, mystérieusement, Jésus est personnellement et physiquement présent dans le pain et le vin. Les autres que Jésus est effectivement présent, mais en esprit seulement ; que le pain et le vin ne sont que des signes, des symboles ; et que Jésus n’a demandé à ses disciples que de commémorer et de perpétuer son sacrifice. Et cela dure depuis des siècles, donnant à certaines Eglises le prétexte d’empêcher leurs membres de communier avec leurs frères d’autres Eglises : Suprême scandale au regard du sacrifice du crucifié pour « que tous soient un ».
Et si l’on ne considérait, dans les paroles de Jésus, que les mots : ‘Prenez, mangez, buvez, faites ceci’ ? Les choses ne seraient-elles pas alors plus simples et claires pour tout le monde ? Plus de problème d’interprétation, chacun peut être en communion avec tous les autres dans la simple obéissance au Seigneur. Puisque nous ne sommes pas capables de nous mettre d’accord sur une interprétation commune de ses paroles, reconnaissons au moins que Jésus a dit « Prenez, mangez, buvez » et faisons-le, ensemble, en un seul corps ! 
Divergences et séparations ne sont pas fatales. Elles ne procèdent ni de la Parole ni de la volonté de Dieu qui, par la voix et le témoignage de son Fils, a dit exactement le contraire : « Qu’ils soient un ».
Mes amis, si vous considérez la prière de Jésus comme étant l’expression de la volonté de Dieu, et de la vérité, je vous propose, pour clore notre réflexion, de prendre une résolution : que chacun, à chaque occasion, au lieu de se présenter ou de s’identifier comme ‘protestant réformé’, s’efforce de se dire simplement ’chrétien’. Et si on lui demande : « chrétien de quelle Eglise ? » qu’il réponde simplement : « de l’Eglise de J.C. ». Et qu’ensuite seulement, si l’on insiste, il témoigne de sa foi protestante, et précise sa pensée réformée.
Imaginez que tous les chrétiens, de toutes confessions, partout, procèdent de même ; qu’on n’entende plus les mots protestant, catholique,
orthodoxe, anglican, baptiste, pentecôtiste … Mais naturellement sans gommer la moindre des divergences ni altérer la richesse et la fécondité de la diversité ; et qu’on n’entende plus parler que des chrétiens et de l’Eglise de Jésus Christ … je vous laisse imaginer …
Je rêve ? Oui, je rêve. Je rêve que l’Eglise une et universelle, que seul le Seigneur connaît parce qu’elle est masquée, occultée par tant d’Eglises concurrentes ; cette Eglise-mère réduite au silence par toutes ses filiales et succursales ; je fais le rêve que cette Eglise invisible et inaudible devienne enfin visible et audible parce que chacun de ses membres, chacun de ceux qui s’en réclament au nom du Christ, l’aura voulu.

Oui je rêve. Comme dit le poète ‘il n’est rien de plus doux’. Mais mon rêve ne s’apparente pas à celui que Perrette fait à propos de son pot-au-lait, car mon rêve ne vise qu’une chose : Que le monde croie, pour la seule gloire de Dieu, afin que son Règne vienne, et que sa volonté soit faite.
Amen