Prédication du dimanche 21 janvier 2010 par Jean Liets - Version imprimable (pdf, 64 ko)
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Ce matin nous allons faire un peu de théologie et de sémantique ; juste un peu. Pardon à ceux que ces disciplines rebutent, ou à qui elles font peur. Franchement il n’y a pas de quoi. Et par ailleurs ce n’est pas de ma faute ; c’est à cause du texte qui nous est proposé. A.Maillot, dont je me suis beaucoup inspiré pour cette prédication, a dit que selon lui c’était le texte le plus chargé théologiquement de tous les Evangiles, et en tout cas le plus significatif. Eh bien, relevons le défi.
C’est le genre de texte en face duquel on se dit :« en quoi me concerne-t-il ? ». Quel rapport y a-t-il entre les tentations auxquelles nous sommes exposés et celles que Jésus a dû affronter ? Entre les circonstances et les modalités de la tentation du Christ et celles qui concourent aux nôtres ?
A quel genre de récit avons-nous affaire ? Quand et comment a-t-il vu le jour ? On n’en sait rien. Sa lecture ne donne pas le sentiment qu’il constitue un événement historique dans la vie de Jésus. Personne n’y était, et on imagine assez mal Jésus racontant à ses disciples, au coin du feu, comment un soir, tenaillé par la faim et la soif, dans un état second, il fut pris à partie et tenté par le diable. Pourtant le récit se conçoit mieux venant de Jésus lui-même plutôt que d’un évangéliste. Car comment l’évangéliste aurait-il pu décrire sérieusement la tentation de celui qu’il nous présente par ailleurs comme étant ‘le Fils bien-aimé de Dieu’, doté de la perfection divine ? Cette nature divine n’exclut-elle pas l’idée même de tentation, qui ne serait alors que comédie ?
Trois choses doivent être tirées au clair :
1°/ Qui, exactement, est tenté au désert ?
2°/ Qu’entend-on exactement par tentation ?
3°/ Quel est le sens de la tentation de Jésus ?
La 1ère question ne semble pas poser de difficultés. La réponse est donnée par Luc quelques versets avant notre texte ? « Après que tout le monde eut été baptisé, Jésus fut aussi baptisé … et une voix se fit entendre du ciel : « Tu es mon Fils bien-aimé ; je mets en toi toute ma joie ». C’est donc incontestable, celui qui est tenté par le diable au désert est le Fils de Dieu. Mais faut-il en rester là ?
Reprenons la citation. Le texte précise : « Après que tout le monde fut baptisé, Jésus fut aussi baptisé … ». C’est donc aussi en tant qu’homme, et en même temps que nombre de ses compatriotes et coreligionnaires, que Jésus est baptisé.
En outre, dans Matthieu, c’est Jésus lui-même qui contraint Jean à le baptiser, au même titre et au même rang que les autres, alors que Jean, sachant à qui il avait affaire, voulait inverser les rôles.
Autre sujet de réflexion : contrairement à Matthieu et Marc, Luc intercale entre le récit du baptême et celui de la tentation la généalogie de Jésus : une énumération exhaustive de ses ascendants naturels, depuis Joseph jusqu’à Adam, son plus lointain ancêtre. Adam lui aussi était Fils de Dieu, mais un fils façonné à partir de la poussière du sol, précise la Genèse, façonné en être humain.
Curieux cette idée de Luc de séparer les récits du baptême et de la tentation par une généalogie ! Que vient-elle faire là ?
Si Luc a décidé de se démarquer de ses prédécesseurs, ne doutons pas que ce soit pour une raison précise. Pour moi son intention est claire : en bon catéchète et pédagogue il veut faire comprendre à ses lecteurs que celui qui vient d’être baptisé et va être tenté, pour Fils de Dieu qu’il soit, n’en est pas moins homme, issu d’une lignée d’hommes, comme vous et moi.

Un dernier indice : Après 40 jours dans le désert Jésus eut faim. Tiens donc ! Un être divin qui a faim ! Faim de pain ! Bon, il lui aura quand-même fallu 40 jours … les humains, eux, ont beau faire carême ou la grève de la faim de temps en temps, il ne leur faut pas si longtemps pour qu’ils aient faim ! Quoi qu’il en soit, c’est bien à partir de cette nécessité humaine incontournable, vitale : nourrir ce corps de chair et de sang, que le diable va concocter la première tentation.
Conclusion : Celui qui est tenté dans le désert de Juda est bien à la fois homme et Dieu, fils d’homme et fils de Dieu, comme nous l’affirmons régulièrement, et le confesserons encore tout à l’heure.
Passons à la 2ème question : qu’est-ce exactement que la tentation ?
Là, ça se complique un peu. Comme souvent, le sens des mots de la Bible déborde leur sens profane car ils ont en plus une signification théologique qui ne concerne, en fait, que les croyants.
Pour le dictionnaire la tentation c’est : « Ce qui porte à enfreindre une loi religieuse ou morale ; une impulsion qui pousse au péché, au mal, en éveillant le désir … et de citer, bien entendu, la tentation de la chair » ! Plus généralement, c’est ce qui incite à quelque chose en éveillant, encore une fois, le désir, et donc en suscitant l’envie, la convoitise.
Même si cette définition évoque la transgression et le péché, elle reste bien en deçà de ce qu’est la tentation dans la Bible. Pour en saisir les nuances, il faut d’abord savoir s’il s’agit de tentation à propos de Dieu, de Jésus, ou des hommes ; s’ils sont victimes ou tentateurs eux-mêmes ; et enfin si nous sommes dans l’ancien ou le nouveau testament.
Dans l’AT, ce que la plupart de nos bibles traduisent par ‘tentation’, conduit à un constat, et à une conclusion.
Le constat c’est que Dieu peut être ‘tenté’ par les hommes, mais qu’Il peut aussi prendre le rôle de tentateur.
Plusieurs siècles avant qu’Il n’envoie son Fils dans le monde, Dieu était déjà au désert. Il y resta non pas 40 jours, mais 40 ans, accompagnant son peuple dans sa marche vers la terre promise. C’est là que Dieu fut ‘tenté’ par son propre peuple, à Massah et Mériba, deux noms pour un même lieu, signifiant ‘épreuve’ et ‘querelle’ parce que, nous explique le livre de l’Exode « les Israélites avaient cherché querelle à Moïse et avaient mis le Seigneur à l’épreuve ». Qu’avaient-ils donc fait ? Rien, apparemment, qui ne soit compréhensible et légitime : épuisés, assoiffés, après une longue errance dans le désert, ils réclament à Moïse de l’eau et l’apostrophent ainsi : « Pourquoi nous as-tu fait quitter l’Egypte ? Est-ce pour nous faire mourir de soif ici ? »  Moïse, conscient de la gravité de la situation, et du péché du peuple, répondit : « Pourquoi me cherchez-vous querelle, et mettez-vous ainsi le Seigneur à l’épreuve ? » (Ex. 17/1 à 7)
Ici la tentation réside en ce que les Israélites, ayant perdu confiance, s’en prennent à Dieu en la personne de Moïse, son envoyé. Le récit de l’Exode se termine d’ailleurs par ces mots : « Les Israélites avaient cherché querelle à Moïse et avaient mis le Seigneur à l’épreuve en demandant : « le Seigneur est-Il parmi nous oui ou non ? » autrement dit : le seigneur est-il avec nous oui ou non ? Est-Il à notre disposition oui ou non ? S’il est avec nous qu’il le prouve, en faisant un miracle, et en nous donnant de l’eau ! C’est d’autant plus grave et pervers que la tentation joue sur l’amour de Dieu pour son peuple : « que Dieu prouve, non seulement qu’il est avec nous, mais qu’Il nous aime »! C’est la démarche où l’homme, profitant de ce que Dieu l’aime, voudrait pouvoir le maîtriser, en faire son serviteur, et lui voir accomplir ce que lui, l’homme, désire. C’est un chantage, où l’homme demande à Dieu de renoncer à être ce qu’Il est vraiment, pour devenir celui que l’homme, lui, voudrait qu’il soit. C’est une instrumentalisation de Dieu, pour parler comme aujourd’hui. On sait où conduit ce genre de raisonnement : souvenons-nous du ‘Got mit uns !’
C’est la vraie tentation, celle d’obliger Dieu à se manifester et à agir, au nom de son alliance et de son amour, au moment et comme le veulent les hommes, et non comme Dieu le voulait ou l’avait prévu. Jésus aussi fut tenté ainsi par les pharisiens et les sadducéens. Et c’est une tentation à double détente : d’abord le peuple est tenté par sa chair, qui réclame à manger et à boire, puis, succombant à la tentation, il tente à son tour en exigeant de Dieu satisfaction. Et ça marche ! Dieu, à Massah et Mériba, pris au piège de ses sentiments et de ses engagements à l’égard de son peuple, fait frapper le rocher par Moïse, et l’eau se met à couler …
On ne sera donc pas étonné de trouver, cette fois dans le Deutéronome, le commandement suivant, selon la traduction Segond de 1956 : « Vous ne tenterez point l’Eternel votre Dieu, comme vous l’avez tenté à Massah » Puis dans la TOB édition 1978 : « Vous ne mettrez pas à épreuve le Seigneur votre Dieu, comme vous l’avez fait à Massah » Et enfin dans la Nouvelle Segond, édition 2002 : « Vous ne provoquerez pas le Seigneur votre Dieu comme vous l’avez provoqué à Massah ». Vous voyez que la théologie fait des progrès … On est loin en tout cas de la tentation ‘envie’ et de la tentation ‘convoitise’ !
A l’inverse, Dieu, à son tour, va ‘tenter’ les hommes. A vrai dire c’est Lui qui commence, en exigeant le sacrifice d’Isaac. La Genèse raconte : « Après cela Dieu mit Abraham à l’épreuve et lui dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes tant … va sur une montagne que je t’indiquerai, et là, offre le moi en sacrifice. » (Gen. 22/1 et 2).
Ici la confusion porte plus sur le verbe que sur le nom, car la racine hébraïque rendue par le verbe ‘tenter’ signifie en réalité essayer, tester, éprouver. Un des sens courants du verbe tenter, et peut-être le premier, c’est en effet ‘essayer’, ‘se risquer à’, non pas ‘induire en tentation’ mais ‘faire une tentative’, ‘tenter quelque chose’. Et quand il ne s’agit plus de quelque chose mais de quelqu’un, alors la tentative devient ‘test’, non pas tentation mais ‘mise à l’épreuve’ en vue d’obtenir une preuve. Et c’est bien ainsi que l’entend la Genèse à propos du sacrifice d’Isaac : Dieu met Abraham à l’épreuve pour le tester, et par cette épreuve l’enseigner ; lui faire comprendre qui est véritablement Dieu ; lui apprendre à faire confiance à ce Dieu ; à se sortir totalement du paganisme ; lui montrer que son Dieu a en exécration ce qui semble être, pour d’autres religions, la plus grande preuve d’amour envers un dieu : lui sacrifier un enfant ; en un mot : lui apprendre à devenir, lui qui est encore païen, le premier des juifs. Par cette mise à l’épreuve Dieu obtiendra la preuve qu’Abraham a compris. Il lui en donne acte par ces mots : « Je sais maintenant que tu crains Dieu (c’est à dire : que tu respectes l’autorité de Dieu). (Gen. 22/12)
Même chose à l’égard des Israélites. Dieu met son peuple à l’épreuve ; que ce soit à Mara, où ils ne trouvèrent que de l’eau saumâtre ; au désert de Sin, où ils réussirent à arracher au Seigneur la Manne et les cailles ; ou encore au pied du mont Sinaï où, terrorisés par la manifestation de la puissance et de la gloire de Dieu remettant à Moïse les tables de la loi, Moïse leur déclare : « Ne craignez rien ! Si Dieu s’est approché de vous, c’est pour vous mettre à l’épreuve ; Il veut que vous reconnaissiez son autorité et que vous ne commettiez pas de péché ». (Ex. 20/20)
Même chose à l’égard du fils de l’homme : c’est l’Esprit de Dieu qui conduit Jésus au désert.
Toutes ces mises à l’épreuve - car il y en eut bien d’autres – sont à recevoir telle une pédagogie, difficile, rude souvent, mais dont l’homme doit sortir plus fort et plus confiant. La pédagogie de Dieu n’est pas pour façonner un homme-robot, mais pour former un peuple qui, dans les difficultés, puisse se prendre en charge sans douter de la fidélité de Dieu.   
En résistant avec force et maturité dans les épreuves que Dieu lui envoie ou lui laisse traverser, le croyant a la preuve que les forces qu’il a reçues sont réelles, et qu’il peut en toutes circonstances faire confiance à celui qui les lui donne.
Comment mieux résumer tout ceci qu’en relisant le Deutéronome ?
« Souviens-toi de la longue marche que le Seigneur ton Dieu t’a imposée dans le désert pendant 40 ans ; Il t’a ainsi … mis à l’épreuve, pour savoir ce qu’il y avait dans ton cœur, et voir si tu observerais ou non ses commandements ». (Deut. 8/2)
Conclusions pour l’Ancien Testament.
1°/ Jamais, dans l’AT, ‘tenter’ ne signifie ‘inciter au mal’.
2°/ Les termes ‘éprouver’, ‘tester’, ‘mettre à l’épreuve’, conviennent toujours mieux que ‘tenter’ ou ‘tentation’ pour caractériser une relation qui va de Dieu vers l’homme.
3°/ Dans l’AT il n’est pas question de tentation de l’homme par qui que ce soit, et encore moins par Dieu. En revanche il est parfaitement licite de parler de tentation de Dieu par l’homme.
Reste à élucider la 3ème question : quel est le sens de la tentation de Jésus ?
Le Nouveau Testament confirme souvent les conclusions que nous avons tirées de l’Ancien quant au sens du verbe ‘tenter’. On n’y constate pas que ce verbe, ayant commencé par signifier ‘essayer’, ‘tenter de’, ou ‘éprouver’, en serait finalement arrivé à signifier ‘inciter à la chute, à l’erreur, ou au mal’.
Dans le NT comme dans l’Ancien :
Par l’épreuve de l’homme, Dieu cherche à ce que l’homme devienne vraiment et profondément lui-même.
Par la tentation de Dieu, l’homme cherche à ce que Dieu renonce à être lui-même.
Quand les hommes subissent la tentation dans le NT, plus de 3 fois sur 4 c’est encore le mot ‘épreuve’ qui rend le mieux compte de la dite tentation, quel qu’en soit l’auteur.
C’est le moment de mettre ici en parallèle la fameuse sentence de Jacques : « Si quelqu’un est tenté (Bible en français courant) ou mis à l’épreuve (Nouvelle Bible Segond) qu’il ne dise pas : « c’est Dieu qui me met à l’épreuve, car Dieu ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne met personne à l’épreuve. Mais chacun est mis à l’épreuve par son propre désir, qui l’attire et le séduit. » (Jac. 1/13)
Mais alors, qu’en est-il de la tentation en tant que telle, de la vraie tentation au sens biblique du terme lui-même ?
Elle s’applique d’abord à Dieu.
Nous avons vu dans quelles circonstances et sous quelles formes dans l’AT.
Dans le Nouveau, on peut l’illustrer par le passage des Actes où Pierre exhorte à ne pas ‘tenter Dieu’, ne pas le ‘mettre au défi’, ne pas le ‘provoquer’ « en imposant aux disciples » le joug de la Loi. (Ac. 15/10). Il s’agissait naturellement de la circoncision que certains intégristes voulaient imposer aux païens convertis. Cela revenait à demander à Dieu de ‘changer de personnalité’, à demander au Dieu de la grâce de se transformer en Dieu de la morale, des interdits, des conventions et des traditions ; en Dieu de la contrainte. 
Pour Jésus, la signification est plus large : selon qu’il est tenté par les hommes ou par Satan il va d’abord être testé, examiné, puis être placé devant des pièges plus ou moins habiles’, pour enfin être ‘tenté’ de dénaturer sa messianité ; de passer d’une messianité de pauvreté, d’abaissement, et de service, à une messianité toute puissante et triomphante.
Ce parcours, Jésus l’accomplira de bout en bout, depuis son séjour au désert jusqu’à la croix. Le récit de sa tentation au désert n’est en fait que le prototype du combat qu’il dût mener durant tout son ministère.
La fidélité de Jésus à Dieu et à son plan de salut est éprouvée à trois reprises. Trois épreuves qu’avait déjà connues le peuple d’Israël durant l’exode, et auxquelles il avait succombé.
C’est d’abord la tentation du pain : Habile tentation, où Satan essaie de détourner Jésus de sa vocation de fils obéissant, en l’incitant à utiliser son autorité de Fils de Dieu pour son propre compte. Plus simplement il invite Jésus à pourvoir lui-même à son existence, voire à celle des autres, et à ne plus compter exclusivement sur son Père. Jésus a ce pouvoir, il le montrera plus tard, discrètement, sans esbroufe, avec la multiplication des pains. Mais il n’en usera qu’à bon escient et au profit de ceux qui en ont besoin. Quant à nous, gardons-nous de cette tentation qui nous guette aussi lorsque, par exemple, nous nous demandons pourquoi Dieu peut laisser mourir de faim tant de gens, alors que c’est d’abord aux hommes d’y remédier.
Ensuite la tentation du pouvoir : pouvoir sur les nations, que le Prince de ce monde offre à Jésus, mais à la condition d’y garder sa place, la plus haute ! Proposition de compromission avec le mal pour que Jésus puisse exercer son pouvoir de Messie sur la terre entière, avant le terme et en opposition aux modalités relevant de Dieu.
Enfin la tentation du cirque : du spectacle, du prodige, de la messianité évidente et performante, qui remplira d’admiration tous ceux qui en seront les témoins. Sans doute la pire, qui consiste à contraindre Dieu. N’est-ce pas à Jérusalem que cela se passe ? C’est une mise à l’épreuve de Dieu, comme à Massah ; et elle est d’autant plus perfide que le Diable se sert des Ecritures pour la justifier.
Les liens avec l’AT sont clairs. Ainsi, dans cette 3ème tentation, la réponse de Jésus est à double sens : en refusant de mettre Dieu à l’épreuve il refuse de prendre la place du peuple tentateur. Par contre il se met à la place du Seigneur tenté, confirmant ainsi sa seigneurie (la vraie) sur le monde.
Autre lien significatif : Jésus, par trois fois, met Satan en échec en citant les Ecritures de l’AT: ‘L’homme ne vivra pas de pain seulement’ ; ‘C’est devant le Seigneur seulement que tu te prosterneras, et c’est à lui seul que tu rendras un culte’, et enfin ‘Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu’. (Deut. 8/3 ; 6/13 ; 6/16).
Jésus refuse de placer Dieu dans l’obligation d’intervenir. Il ne sollicite pas de miracle et ne le demandera pas non plus quand il sera sur la croix. Il sait que s’il est Fils de Dieu, ce n’est pas pour satisfaire sa faim de consommation, ni sa soif de pouvoir, ni son désir de puissance, mais pour faire la volonté de son Père en devenant serviteur. Etre Fils de Dieu est une exigence avant d’être un privilège.
Dès lors le sens de la tentation du Christ s’éclaire :
Comme homme, Jésus doit subir toutes les vicissitudes, avanies, et épreuves qui relèvent de la condition humaine. Mais ce fils d’Adam, au contraire du 1er Adam, saura ne pas succomber à la tentation.
Comme Fils de Dieu il devra connaître la tentation extrême, la plus angoissante à laquelle un envoyé de Dieu puisse être soumis : douter de la fidélité et de la puissance de Dieu, et renoncer à sa mission.
Pourquoi ? Parce que le Fils de Dieu, qui a pleinement participé au sang et à la chair des hommes, et a connu toutes leurs détresses, peut les aider et les secourir car il les comprend. C’est ce que dit très simplement l’auteur de la lettre aux Hébreux : « Maintenant, il peut secourir ceux qui sont mis à l’épreuve, parce qu’il a souffert lui-même quand il a été mis à l’épreuve. » (Hé. 2/18)
De même qu’un Christ qui ne serait pas le Fils de Dieu ne pourrait pas secourir les hommes dans l’épreuve ; un Christ qui ne se serait pas identifié aux hommes ne penserait même pas à les secourir car il ne les comprendrait pas. Comme le dit encore la lettre aux hébreux : « Nous n’avons pas un Grand Prêtre (Jésus, le Fils de Dieu) incapable de souffrir avec nous … au contraire il a été tenté en tout comme nous le sommes. » (Hé. 4/15)
Ne nous y trompons pas : les hommes aussi sont appelés à connaître des épreuves telles qu’elles engendrent la Tentation avec un grand T. Une tentation spécifique aux chrétiens : non pas l’envie, le désir, ou la convoitise ; non pas la tentation qui consiste à s’endetter ou à voler pour acquérir le téléphone portable ou la voiture, où à succomber à des charmes trop ostensibles, ou à s’abrutir par l’alcool et la drogue … mais la tentation du doute, et de l’abandon de la foi !
Un passé pas si lointain nous le rappelle, quand nous évoquons les affres qu’ont connus nos ancêtres Huguenots du 17ème siècle confrontés, dans l’épreuve et les souffrances de la persécution, à la tentation d’abjurer. Et l’actualité ne le dément pas lorsqu’elle nous fait parvenir les cris et les appels des chrétiens persécutés dans des pays où règnent la guerre, la dictature, ou l’intégrisme religieux … Ne nous voilons pas non plus la face au regard des tentations liées à la vieillesse, ou de celle qui nous guettera lorsque ‘notre heure’ sera venue … N’oublions pas enfin que les épreuves et les tentations que connaissent les hommes, l’Eglise les connaît aussi. Toute son histoire, y compris son actualité, en témoigne.
Ainsi lorsque Jésus enseigne à ses disciples une prière où il leur fait demander au Père de ‘ne pas être soumis à la tentation’, il sait de quoi il parle ! La tentation, il connaît.
« Ne nous soumets pas à la tentation ». J’ai déjà eu l’occasion de le dire, dans une précédente prédication sur le même thème, et je n’ai pas changé d’avis : je ne comprends pas, et n’accepte pas, cette formulation. Comme j’ai essayé, non pas de le démontrer, mais de le montrer, c’est le mot ‘épreuve’ qui convient et exprime le mieux, dans presque tous les cas, les difficultés des chrétiens à vivre fidèlement l’Evangile. C’est le plus fidèle au sens biblique. Certes, dans sa forme la plus haute, où la foi de l’homme ou de l’Eglise est en danger, l’épreuve peut alors être dite tentation. Dans ce cas elle exprimera, dans le Notre Père, trois demandes :
1°/ Père, ne nous mène pas au désert à Massah, où nous serions tentés de te tenter, en t’accablant d’incessantes demandes de performances.
2°/ Père, ne nous mène pas au pays trop facile où nous succomberions à la tentation de la gloire, du pouvoir, ou de la richesse.
3°/ Père, ne nous mène pas au pays difficile où notre foi et notre personne devraient passer par une épreuve telle qu’ils seraient en danger.
Quant au verbe soumettre, il est tout simplement impropre. Le verbe grec peut être rendu par conduire, mener, voire ‘introduire’ ou ‘induire’, mais en aucun cas ‘soumettre’. Jacques nous le rappelle : « Dieu ne peut être tenté de faire mal et lui-même ne tente personne ». (Jac. 1/13)
Ainsi, en disant : ‘Ne nous soumets pas à la tentation’ notre formulation est hérétique, quasiment blasphématoire. Pourquoi les Eglises, au moins les protestantes, si soucieuses de la rigueur de la Parole, ne se mettent-elles pas d’accord pour corriger cette erreur coupable ? Par souci d’œcuménisme ? Mais même la TOB préfère utiliser le verbe ‘exposer’ : « Ne nous expose pas à la tentation »
Alors, si l’œcuménisme est en cause, nous savons quelles sont les voies qu’il ne doit pas emprunter s’il veut rester fidèle au Seigneur. L’unité de l’Eglise, pour fondamentale qu’elle soit, ne doit pas conduire à trahir la Parole.
Notre Père, nous passons souvent par l’épreuve et la tentation. Nous croyons que parfois c’est toi qui nous y conduits, pour tester notre foi, et nous éduquer. Nous savons que l’épreuve est utile, et même bonne pour nous ; qu’elle est un pédagogue ; qu’elle concourt à notre édification, à notre maturité ; et que tu veux que nous en sortions plus forts, plus authentiquement humain. Nous savons aussi, par l’apôtre «  que tu es fidèle à tes promesses, et que tu ne permets pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces » (1 Co 10/13) car tu connais notre faiblesse, nos limites, notre vulnérabilité à l’épreuve. Tu sais que nous sommes des fils fragiles.
C’est pourquoi nous te demandons, comme nous l’a enseigné notre Seigneur Jésus-Christ : ’Ne nous conduits pas au devant de l’épreuve ; ne nous laisse pas succomber dans l’épreuve’, mais délivre nous du mal’.
Amen