Prédication du dimanche 6 mars 2011 par le pasteur Pierre-André Schaechtelin
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Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, dans tous les temps, amen.

J’ai passablement hésité avant de me décider à prêcher sur ces dernières paroles du Notre Père. J’ai hésité d’abord parce que dans plusieurs de nos versions de la Bible cette conclusion est absente, j’y reviendrai tout à l’heure. Et j’ai hésité aussi parce que ces dernières paroles sont si belles et puissantes je dirais, que je voyais mal dans un premier temps ce que je pouvais en dire tout en préservant leur caractère disons glorieux. C’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles, amen. Je me sens en effet devant ces paroles comme au pied d’une montagne belle, majestueuse et intouchable.
Réflexion faite, je me suis dit que je devais surmonter ces deux hésitations non pas en les laissant de côté mais en les développant dans ma prédication. Je vais donc dans un premier temps expliquer pourquoi la conclusion du Notre Père ne se trouve pas et à juste titre dans plusieurs de nos Bibles. Dans un deuxième temps je dirai quelque chose sur le contenu de cette finale et comment elle peut rejoindre notre vie de foi.
Pour expliquer ce qui se passe avec des passages qui se trouvent dans certaines Bibles et pas dans d’autres, il me faut rappeler en deux mots comment la bible s’est formée. La Bible et en particulier le NT ne nous sont pas tombés du ciel un beau jour, et elle n’est pas non plus le produit d’une dictée céleste faite à un homme seul au milieu d’un désert, comme on l’imagine parfois, et comme la religion musulmane l’enseigne concernant le Coran, qui aurait fait l’objet d’une dictée à l’attention de Mahomet le prophète. La Bible est arrivée jusqu’à nous grâce à un certain nombre de manuscrit qui ont été rédigés à différentes époques et qui sont très semblables les uns aux autres. Mais ces manuscrits sont tout des copies du texte original que nous ne possédons plus, et c’est pourquoi il arrive que certains de ces manuscrits ne soient pas d’accord entre eux sur un certain nombre de passages. Il nous revient donc de partir à la recherche des meilleurs manuscrit, et des plus anciens d’entre eux, pour établir un texte qui soit le plus proche de ce qu’on écrit les premiers auteurs des textes bibliques.
C’est pourquoi les théologiens et les exégètes qui étudient par exemple un Évangile dans la langue originale bénéficient aujourd’hui d’un texte qui a été admis comme le plus proche possible du texte original, et sous ce texte on trouve toutes les variantes avec le nom des manuscrits qui sont porteurs de ces variantes. Le grand exégète Alphonse Maillot disait à juste titre que la Bible est certes une Ecriture sainte mais elle n’est pas un texte sacré, ce qui est disait-il une excellente chose, car cela fait de nous des chercheurs et pas des lecteurs passifs devant une espèce de livre magique qui nous serait parvenu du ciel en un seul bloc.
Au contraire, nous devons toujours rechercher le meilleur texte, le plus sûr, et dans toute la mesure du possible nous rapprocher de ce qui a été écrit dans le texte original. Et s’il nous arrivait aujourd’hui de découvrir d’anciens manuscrits, il nous faudrait en tenir compte et continuer notre travail de recherche et de comparaison des manuscrits entre eux. Ce fut le cas dans les années quarante et cinquante pour les fameux manuscrits de l’AT découverts près de la Mer morte sur le site de Qumran.
Si j’ai cru bon de faire tout ce détour, un peu technique c’est vrai, c’est pour expliquer pourquoi la fin du NP, que nous méditons ce matin, est absente de plusieurs de nos Bibles. On trouve en effet cette finale dans certains manuscrits du NT mais uniquement des manuscrits assez récents, dont la rédaction s’étend du 5ème au 10ème siècle après JC. Les manuscrits les plus anciens que nous possédons de la prière du Notre Père ne contiennent pas cette phrase finale : car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, aux siècles des siècles, amen. On a donc de bonnes raisons de penser que cette finale a été ajoutée après coup, et qu’elle ne fait donc pas vraiment partie du canon du Nouveau Testament. Et ça explique pourquoi dans plusieurs versions de la Bible comme la TOB et la NBS, cette finale est absente.
Elle est pourtant si belle cette finale que je ne peux pas m’empêcher de dire comment elle peut rejoindre notre vie de foi. Car avant cette finale du NP, nous avons prié pour recevoir le pain, puis le pardon, puis la délivrance du mal et des tentations… et nous expérimentons qu’il nous faut toujours et encore revenir aux mêmes demandes, à la même prière. Et maintenant, lorsque nous disons à Dieu notre Père « C’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, aux siècles des siècles », nous faisons au cœur des épreuves une confession de notre foi, une déclaration d’espérance. Nous quittons la plainte pour entrer dans l’adoration. Nous refusons de céder à la sinistrose qui envahit les écrans de nos téléviseurs, nous ne laisserons pas la tentation du fatalisme dominer sur nous, nous témoignons que la foi en Dieu ne sera pas mise en échec.
Frères et sœurs cette finale du NT nous dit au contraire : oui, déclarons notre espérance, adorons Dieu, laissons-nous habiter par le Christ vivant. Oui c’est vrai nous aimerions en voir des signes plus évidents de la puissance de Dieu, oui c’est vrai nous aimerions que Dieu se cache un peu moins dans notre monde qui hurle ses révoltes, qui panse ses plaies et qui a soif de justice. Oui, nous aimerions un Dieu plus évident, plus visible, plus manifeste… et Jésus répond : pour que le grain porte du fruit, il faut d’abord qu’il meure. Pour que la gloire de Dieu soit manifeste il faut que le monde soupire vers Dieu.
En attendant cela, nous sommes des veilleurs. Nous réalisons que nous sommes toujours et encore aux prises avec les mêmes adversaires de notre foi que sont l’égoïsme, la rancune, ou encore le malheur qui nous frappe et qui nous fait crier de tout notre cœur vers le secours de Dieu. Ce n’est pas parce que nous prions que nous sommes épargnés de la dimension tragique de notre vie. Par contre au cœur du malheur et de nos luttes, au cœur des injustices qui nous scandalise dans notre vie et dans ce monde, au cœur des combats que mènent des populations entières pour obtenir la reconnaissance de leur humanité… Au cœur de tout cela, nous continuons d’espérer que la vie aura le dessus sur la mort, nous continuons de dénoncer la torture comme un acte abject, et nous continuons de croire que Dieu aura le fin mot de l’histoire des hommes. Et c’est pour cela que nous pouvons dire avec espérance : oui, c’est à toi, Dieu notre Père, c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance, la gloire… Aujourd’hui, demain, et pour les siècles des siècles.
Amen